Toute petite, quand je passais mes vacances à la campagne chez mes grands-parents, ma mère-grand avait l’habitude de me dire, lorsque les yeux encore tout gonflés par le sommeil, je m’asseyais devant mon grand bol de lait bien chaud sorti du pie de notre bonne vache Violette ; « Tu as une drôle de binette, ce matin ! ». Mais au fin fond de sa Meuse paysanne, elle ne savait pas qu’en prononçant ces mots, elle se mettait à fréquenter la cour de Louis XIV !
Monsieur Benoît Binet, barbier, perruquier et valet de chambre de Louis XIV, de son état, s’était spécialisé dans la fabrication de perruques.
Le roi Soleil qui donnait à son allure et son éclat, une importance toute particulière (compulsive ?) voulut qu’on lui trouvât un artisan capable de mêler ses propres cheveux avec des compléments capillaires ! Et c’est, rue des Petits-Champs qu’on lui fit connaître cet « artiste qui fait les perruques » , comme ledit barbier, issu de la bourgeoisie de Paris.
Le perruquier qui avait pour habitude de couper un cheveu en quatre, veuillez comprendre qu’il était excessivement pointilleux ou minutieux, missionnait ses assistants et les envoyait dans tout le pays, munis d’une mèche de prestige, directement issue des sommets du royaume, afin de collecter des cheveux d’une teinte comparable à celle du souverain.
On lui prête cette déclaration, qui n’est pas tirée par les cheveux : « Je pèlerai toutes les têtes de France pour parer celle de Sa Majesté ». Et de parures, il en est bien question car les perruques de M. Binet, extravagantes à souhait, firent fureur à Paris. Et chacun de s’exclamer « Vous avez une bien jolie binette ! ». Il s’agissait au siècle de Louis Xiv, d’un véritable compliment.
Les courtisans n’hésitaient pas à dépenser des fortunes ( plus de 1000 écus), pour orner leur scalpe de ces binettes lourdes et imposantes. On dit que certaines, dotées de longues tresses et de toupets volumineux pouvaient peser plusieurs livres.
Alors, lorsque ma mère-grand me lançait au petit déjeuner : « Tu as une drôle de binette, ce matin ! », elle croyait sans doute commenter mon air chafouin de petite fille mal réveillée. En réalité, sans le savoir, elle me comparait aux élégants de Versailles. Il faut dire qu’à l’heure où je descendais de ma chambre, les cheveux en bataille et les yeux à moitié fermés, ma binette tenait davantage du perruquier après une tempête que du courtisan prêt à saluer le Roi-Soleil. Mais finalement, entre la cour de Louis XIV et la cuisine de ma grand-mère, il n’y avait qu’un cheveu d’écart.
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